Le désir, une philosophie

par | Jan 1, 2026 | 0 commentaires

Références:

Lenoir, Frédéric

Le désir, une philosophie : manuel d’éducation pour vivre pleinement

J’ai lu

2022

Résumé

Dans cet essai, Frédéric Lenoir embrasse le sujet du désir à travers les traditions philosophiques (d’Aristote à Épicure, de Spinoza à Nietzsche) et religieuses (du judaïsme au christianisme, en passant par le bouddhisme).

En résumé, certaines traditions tentent de supprimer ou de corseter le désir, considéré comme un faiseur de manque pervertissant l’humain. Le désir serait la source d’insatisfactions permanentes, décuplées par la société de consommation, la publicité et les réseaux sociaux (« Si j’en veux toujours plus, quand suis-je satisfait ? », Rabhi, cité 2022 : 126). Il conduirait à la frustration, à la convoitise, à la jalousie…

D’autres traditions considèrent au contraire le désir comme l’élan vital de la vie, le principal moteur de notre existence, notre raison d’être. Le désir serait alors la source de la joie, de l’envie de progresser, la voie de son propre accomplissement, avec pour corollaire qu’une carence de désir serait synonyme de manque d’élan vital, de dépression.

Qui a raison ? Le désir serait-il bon ou mauvais : « Si la plupart de nos bonheurs proviennent de la satisfaction de nos désirs, la plupart de nos malheurs aussi » (2022 : 10). La question à poser serait donc plus justement : comment réguler le désir pour qu’il nous fasse vibrer, sans nous emporter ?

Le désir comme manque : de la dopamine au mimétisme social

Évoquant Le Bug humain, de Sébastien Bohler, Frédéric Lenoir observe que le désir est directement associé à l’hormone du plaisir, la dopamine. Cette dernière était à l’origine sécrétée par la satisfaction de besoins primaires (nourriture, sexe…). Le désir sexuel impliquerait par exemple la dopamine, mais aussi la sérotonine, l’ocytocine et la vasopressine (2022 : 82), autant d’hormones qui joueraient un rôle dans le désir sexuel et amoureux.

Mais aujourd’hui, cette hormone serait surstimulée par le consumérisme (cf. chapitre 5). Ce dernier exploiterait la nature humaine, qui voudrait toujours plus (et mieux que les autres), alimentant de ce fait la source d’une insatisfaction permanente et d’une frustration tous azimuts : « On nous inflige des désirs qui nous affligent » (Souchon, 2022 : 58).

Le cerveau humain présenterait ainsi des « bugs » :

      • Le cerveau humain serait d’une part programmé pour désirer toujours plus, pour rechercher sans cesse plus de plaisir. Le désir serait ainsi un mirage : « Chaque désir m’a plus enrichi que la possession toujours fausse de l’objet même de mon désir » (Gide, cité par Lenoir 2022 : 184).
        L’auteur cite George Bernard résumant ainsi ce côté obscur du désir : « Il y a deux tragédies dans la vie. L’une est de ne pas obtenir ce que l’on désire ardemment. L’autre est de l’obtenir. » (George Bernard, cité 2022 : 23). De Platon à Socrate, l’idée sous-jacente a donc été que lorsqu’on obtient l’objet de sa convoitise, on serait brièvement satisfait, pour ensuite s’en lasser, reportant notre désir sur un nouvel objet. Schopenhauer a condensé à merveille ce processus inéluctable : « Toute notre vie oscille comme un pendule de la souffrance à l’ennui » (Arthur Schopenhauer, cité 2022 : 27).
      • Le cerveau humain encouragerait d’autre part le mimétisme social, s’emballant dans la comparaison : « Conformisme, imitation, perte d’esprit critique, appauvrissement du désir : la société de consommation produit une dépersonnalisation croissante » (2022 : 66). Cette tendance au mimétisme pousserait sans cesse à dépasser l’autre par comparaison sociale (on convoite ce que les autres désirent), associée à un besoin de reconnaissance sociale.
        Ce mimétisme conduirait parfois à de la frustration générée par le simple spectacle du bonheur des autres (au point de souhaiter leur malheur) : « Envie, convoitise, jalousie sont, d’une manière ou d’une autre, des dérivés ou des grimaces du désir » (2022 : 55).
      • Le cerveau humain privilégierait enfin les plaisirs immédiats aux plus grands bénéfices différés dans le temps ; dopé à la dopamine, il privilégierait le présent au futur. Il favoriserait par exemple l’aliénation par les réseaux sociaux, véritables dealers de dopamine bon marché et immédiate, par la reconnaissance sociale qu’ils génèrent artificiellement (cf. Tristan Harris : Derrière nos écrans de fumée – sur Netflix ; Bruno Patino : La civilisation du poisson rouge). À tel point que s’en défaire imposerait un véritable sevrage.

En conclusion, le désir motivé par le manque « peut procurer beaucoup de plaisir, mais il conduit fréquemment aussi à la frustration, au dégoût, à la dépression, au malheur » (2022 : 97). Il conduirait ainsi à une impasse : insatisfaction permanente, mimétisme poussant à se déconnecter de ses réels besoins et envies, jalousie, voire addictions.

Le désir : l’endiguer ou l’éliminer ?

Pour sortir de ces « bugs », certains courants ont plaidé pour la régulation du désir (Aristote), là où d’autres ont milité pour son élimination (bouddhisme, stoïcisme).

Pour les premiers, prônant la modération, les désirs pourraient certes être un moteur de la vie, mais ils pourraient aussi la contrarier. Tout l’enjeu de la régulation serait donc d’avoir la capacité à réguler ses conflits intérieurs, permettant par exemple de distinguer les plaisirs immédiats mais néfastes des désirs au long cours. Il s’agirait de privilégier un juste milieu (tempérance) entre deux excès : l’austérité et la débauche. Épictète allait dans ce sens en suggérant de privilégier les besoins naturels (manger, boire, avoir un toit…), de rechercher ensuite, mais avec détachement, les besoins naturels mais non nécessaires (cuisine raffinée, beauté des vêtements) et d’éviter enfin les besoins non naturels, comme le luxe, la richesse et la gloire.

Ce concept de modération se retrouve dans nombre de religions, qui ont tenté d’endiguer le désir sexuel et plus largement ce qui relève des sept péchés capitaux (2022 : 119). Par exemple, Pierre Rabhi, dans La sobriété heureuse, invite au jeûne, tradition que l’on retrouve dans nombre de religions (Yom Kippour, Carême, Ramadan…) et dont les vertus médicinales ne sont plus à démontrer. Par extension, ce sevrage vertueux pourrait s’appliquer aux réseaux sociaux, au travail, à l’ambition, à l’argent…

Pour les seconds, prônant la suppression du désir, ce dernier serait une maladie à éradiquer. Ainsi, pour les stoïciens (ici caricaturés), il faudrait accepter la vie telle qu’elle est, sans rien désirer, cultivant une forme d’austérité (que l’on retrouve dans le protestantisme). De même, dans le bouddhisme, tout l’enjeu des quatre nobles vérités serait d’éteindre la soif (le désir), pour atteindre la paix intérieure. L’auteur signale toutefois à ce propos une distinction fondamentale :

« Il agit […] d’apprendre à désirer de manière détachée, sans avidité, sans convoitise, sans attente. Ce n’est donc pas tant le désir qui est problématique que le désir-attachement, mû par la soif. Et toute la discipline bouddhiste vise à obtenir ce “non-attachement”, aux êtres, au monde et à la vie, qui n’a rien à voir avec un détachement, qui serait une sorte d’indifférence froide à tout. [C’est] parvenir à cet état de liberté et de paix intérieure, qui n’empêche pas l’amour des autres et de la vie, mais qui nous apprend à les savourer en acceptant que tout puisse disparaître ou nous être retiré (car tout est impermanent selon la doctrine bouddhiste). » (2022 : 114-115)

Le désir comme élan vital, donnant sens à notre existence

Outre la richesse, les possessions, la gloire, il existerait d’autres formes de désir, celle d’aimer l’autre (compassion, partage), celle de la gratitude (conscientiser, se satisfaire et se réjouir de ce que l’on a déjà) – qui n’est pas évoquée par l’auteur – ou celle encore de l’accomplissement de soi, « remplir sa mission sur terre » (ikigai).

Cette dimension serait centrale. En effet, le sens de notre vie, le why, serait le carburant de l’existence. L’auteur, faisant référence à des auteurs aussi divers que Spinoza, Nietzsche, Bergson ou encore Jung, endosse cette posture de principe : « L’élan vital se manifeste pour chaque individu sous la forme d’un appel ou d’une vocation intérieure qu’il doit apprendre à écouter et à suivre s’il ne veut pas passer à côté du sens de sa vie » (Lenoir 2022 : 217).

Pour Spinoza – tout comme Nietzsche, qui fustige toutes les philosophies ou religions ascétiques (2022 : 156) –, il ne s’agirait donc ni de supprimer, ni de diminuer le désir, mais de le cultiver. Le désir, ni bon, ni mauvais, devrait simplement être bien orienté :

« Si nous orientons nos désirs vers des idées, des choses, des personnes, des aliments qui sont bons pour nous, qui s’accordent bien avec notre nature singulière, alors la jouissance de ces choses et de ces êtres fera croître notre puissance vitale et nous mettra dans la joie. À l’inverse, si nous orientons nos désirs vers des choses ou des êtres qui s’accordent mal avec ce que nous sommes, leur possession ou leur fréquentation entraîneront tôt ou tard de la tristesse […]. » (2022 : 147)

L’auteur distingue les joies « passives » des joies « actives » : « Une joie passive est une passion que nous subissons, tandis que la joie active est une action qui nous fait grandir et augmente notre puissance d’être et d’agir » (2022 : 148).

Les joies « passives » seraient le résultat de mauvais choix, qui bien souvent nous échappent : « Parce que nous manquons de confiance en nous, ou bien parce que nous avons intériorisé les interdits et les limites posés par notre culture ou notre milieu familial, nous limitons sans cesse nos désirs » (2022 : 213). On touche ici à la question des pensées limitantes.

Choisir ses désirs, mais sans craindre de sortir de sa zone de confort

Mais se pose alors la question de faire les bons choix. L’auteur souligne par exemple que l’impact d’un mauvais choix n’est pas nécessairement immédiat (« tôt ou tard ») et qu’il faudrait bien peser ses choix (versus la satisfaction d’une envie immédiate). Pour ce faire, il évoque des outils comme l’observation, la méditation et l’introspection : « C’est par l’observation minutieuse de nous-mêmes […], par l’introspection, par l’expérience de la vie, que nous développerons toujours plus d’idées adéquates qui nous aideront à bien orienter nos désirs. À les orienter lucidement vers des objets, des idées, des personnes, qui s’accordent avec nous et dont la jouissance nous met dans la joie » (2022 : 150). À noter que ces mêmes outils permettent de gérer les émotions : « Lorsqu’une émotion surgit en nous, nous apprenons à l’observer, à la savourer ou la gérer, plutôt qu’à la refouler ou à la laisser nous mouvoir sans conscience » (2022 : 176).

L’auteur ajoute toutefois que la magie opère hors de notre propre zone de confort. Ce serait la contradiction exprimée par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathustra, entre le « surhomme », qui vit pleinement, et le « dernier homme », qui évite toute souffrance : « Il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante » (Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathustra). Zone de confort, chaos, souffrance, ne sont pas sans rappeler cette autre réflexion de Leonard Cohen : « Il y a une fissure en chaque chose, c’est ainsi que la lumière peut rentrer », à l’instar du Kintsugi, cet art ancestral japonais consistant à réparer poterie ou porcelaine brisées au moyen de laque saupoudrée d’or.

Des désirs à la résilience

On touche finalement à la question de la résilience. Certaines personnes, frileuses, chercheraient fébrilement la sécurité, et se plaindraient de la vie dès qu’elle présenterait des obstacles ou des épreuves. Elles préfèreraient ne pas prendre de risques, privilégieraient les petits plaisirs aux grandes joies, tout ceci pour éviter tout risque de souffrance : « Vivre, ce n’est pas seulement végéter et se conserver, c’est affronter les risques et triompher » (Georges Canguilhem, cité par Lenoir 2022 : 164). Dans un sens similaire, Boris Cyrulnik parle de merveilleux malheur.

Pour aller plus loin dans la prise de risque, Frédéric Lenoir invite à accepter la mort elle-même, à ne plus la craindre, à l’inverse de nos sociétés modernes, obsédées par le tout sanitaire et le tout sécuritaire : « De nos jours, l’Atarax (qui est le nom d’un anxiolytique) a remplacé l’ataraxie, qui est la paix intérieure recherchée par les épicuriens et les stoïciens » (2022 : 180). Ainsi, « [vivre], c’est prendre des risques et préférer la liberté à la sécurité ; c’est regarder la mort comme faisant pleinement partie de la vie et non comme l’opposé de la vie » (2022 : 182).

À partir de la formule bien connue de Nietzsche (« Ce qui ne me tue pas me rend plus fort »), l’auteur élargit le principe : « De même que nos défenses immunitaires ont besoin de lutter contre les ennemis pour se fortifier, de même notre esprit a besoin de surmonter des difficultés et des obstacles pour s’aguerrir » (2022 : 180-181).

Nuançons toutefois ces derniers propos : la résilience nous invite à l’humilité. Certains défis nous renforcent, mais d’autres nous détruisent. Sinon, pourquoi les épreuves de la vie seraient des étapes de maturation et de construction de la personnalité pour certaines personnes, alors que pour d’autres, elles seraient des étapes de régression et de destruction de la personnalité ?

Entre joies et dérives, la voie du milieu

En conclusion, le désir doit-il être vu comme faiseur de frustration et de souffrance, ou comme artisan de joie et de vie ? Le chemin est probablement celui de la voie du milieu, celui d’un désir régulé, mais qui met en mouvement hors de sa zone de confort. Faisant référence à Avoir ou être ? Un choix dont dépend l’avenir de l’homme (Erich Fromm, 1976), Frédéric Lenoir distingue par exemple le désir de croissance matérielle et le désir de croissance personnelle. La croissance matérielle porterait en germe un caractère infini problématique :

« S’il place essentiellement son désir dans le domaine de l’avoir, l’être humain demeurera éternel insatisfait et restera prisonnier des pulsions de son cerveau primaire qui ne connaît pas de limite. […] À l’inverse, si nous sommes davantage mus par un accroissement de notre être, nous ne sommes jamais ni frustrés, ni insatisfaits : la connaissance, l’amour, la contemplation de la beauté, le progrès intérieur nous comblent, sans jamais nous donner ce sentiment de frustration, typique des désirs orientés vers l’avoir. » (2022 : 232)

L’auteur complète sa réflexion par l’idée de voie du milieu : « […] Je suis convaincu qu’il faut trouver un équilibre entre la matière et l’esprit, l’avoir et l’être. Lorsqu’on vit dans une profonde insécurité financière, il est difficile de cultiver sereinement sa vie intérieure » (2022 : 232).

Pour l’auteur, l’enjeu serait de taille, aujourd’hui plus encore que hier, dans le futur plus encore que dans le passé : mus par nos désirs surstimulés par une société de consommation outrancière, le risque serait grand que nos désirs nous conduisent à notre propre perte…

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